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Nietzsche et la fatigue moderne : une lecture à rebours... Par Jérôme STEPHAN
Nietzsche est fréquemment lu comme un penseur de l'excès, de la transgression ou de la démesure. Cette lecture, devenue presque réflexe, tend pourtant à masquer un diagnostic plus précis et plus inquiétant formulé notamment dans Ainsi parlait Zarathoustra : celui d'un épuisement qualitatif de l'existence.
La fatigue qui inquiète Nietzsche n'est pas d'abord une fatigue du corps au sens banal, ni même une fatigue du travail. Elle est une fatigue de la faculté évaluative.
Elle apparaît lorsque l'individu ne parvient plus à vouloir par lui-même, à juger selon sa propre mesure, ni à créer des valeurs nouvelles.
Nietzsche nomme cet état la « grande lassitude » et y voit un affaiblissement de la puissance d'affirmation.
Cette fatigue suppose une certaine physiologie.
Elle n'est, en ce sens, jamais purement « spirituelle ».
Dès lors, la création, chez Nietzsche, n'est possible qu'à partir de ce qu'il nomme la « grande santé ».
Celle-ci ne renvoie pas à une simple réserve d'énergie, mais à la capacité de supporter la destruction sans ressentiment et de traverser la perte sans culpabilité.
Cette disposition relève d'une amoralité joyeuse et demeure l'apanage de quelques existences capables de se maintenir au-delà du bien et du mal sans se dissoudre.
C'est en ce sens que Zarathoustra met en garde contre une existence confinée dans la répétition.
Répéter des normes héritées et des valeurs prêtes à l'emploi permet souvent de rester actif et intégré, mais au prix d'une perte progressive de sens.
Il serait pourtant erroné d'en conclure que Nietzsche oppose effort et repos, ou intensité et mesure.
Il distingue plus radicalement deux régimes de fatigue :
– une fatigue passive, liée au ressentiment et au nihilisme, où la volonté abdique et se replie dans la répétition ;
– une fatigue active, propre au créateur, où l'épuisement devient le prix d'une métamorphose plutôt que le symptôme d'un renoncement.
Dans la pensée nietzschéenne, créer exige une certaine violence : il ne faut pas se contenter d'examiner les idoles mais bien les briser.
La réévaluation des valeurs n'a, de fait, rien d'une opération contemplative ; elle relève d'un acte et suppose une destruction préalable sans laquelle aucune affirmation nouvelle n'est possible.
Le créateur, chez Nietzsche, est celui qui accepte de laisser mourir ce qui, en lui, ne produit plus de sens, afin de rendre possible une nouvelle affirmation de la vie. La fatigue devient alors un indicateur critique : le signe qu'un certain rapport au monde est arrivé à saturation.
C’est à partir de ce point de tension (entre lassitude, destruction et création) que je relis actuellement Ainsi parlait Zarathoustra, dans le cadre d'un travail de préparation autour de l'écriture, de la création et de la solitude, des thèmes que j'approfondirai lors d'une retraite d'écriture prévue en février.
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